Les poètes autrichiens du XXe siècle qui ont transformé la langue allemande
Mis à jour le 07/08/2026 par Clara Müller
Le poète autrichien du XXe siècle n’est pas qu’un personnage de manuel scolaire : c’est une figure vivante, ancrée dans des paysages que je connais bien, dont certains se trouvent à quelques kilomètres de chez moi, en Valais. L’Autriche a produit entre 1900 et 2000 une constellation de voix poétiques parmi les plus puissantes de la littérature mondiale — et l’une d’elles, Rainer Maria Rilke, a choisi la Suisse romande pour écrire ses œuvres les plus importantes. Comprendre ces poètes, c’est aussi comprendre pourquoi cette région alpine a nourri tant de génies.

Qu’est-ce qui définit la poésie autrichienne du XXe siècle ?
La poésie autrichienne du XXe siècle se distingue par une tension permanente entre la splendeur d’un empire qui s’effondre et la recherche d’une langue nouvelle, purifiée de toute illusion. Contrairement à la poésie française de la même époque, elle porte le poids de la dissolution de l’Empire austro-hongrois (1918), de deux guerres mondiales et d’une remise en question radicale du langage lui-même.
Cette littérature naît dans une Vienne bouillonnante, capitale intellectuelle de l’Europe, où Sigmund Freud, Gustav Klimt et Arnold Schönberg réinventaient simultanément la psychologie, la peinture et la musique. La poésie n’allait pas rester à l’écart de ce séisme culturel.
Les grandes tendances de la poésie autrichienne au XXe siècle
On peut distinguer quatre grands courants :
- Le symbolisme tardif et la Wiener Moderne (fin XIXe – début XXe) : Hugo von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Peter Altenberg
- L’expressionnisme (1910-1920) : Georg Trakl, Albert Ehrenstein
- La poésie de l’exil et de la Shoah (1933-1945 et après) : Theodor Kramer, Ingeborg Bachmann en réaction
- La poésie concrète et expérimentale (1950-1980) : Ernst Jandl, Friederike Mayröcker, le Wiener Gruppe
Ce tableau résume les principales figures et leurs périodes d’activité :
| Poète | Dates | Courant | Œuvre phare |
|---|---|---|---|
| Hugo von Hofmannsthal | 1874–1929 | Wiener Moderne | Lettre de Lord Chandos (1902) |
| Rainer Maria Rilke | 1875–1926 | Symbolisme / modernisme | Élégies de Duino (1923) |
| Georg Trakl | 1887–1914 | Expressionnisme | Sebastian im Traum (1915) |
| Karl Kraus | 1874–1936 | Satire / lyrisme critique | Les Derniers Jours de l’humanité (1922) |
| Christine Lavant | 1915–1973 | Mysticisme lyrique | Bettlerschale (1956) |
| Ingeborg Bachmann | 1926–1973 | Modernisme / féminisme | Die gestundete Zeit (1953) |
| Ernst Jandl | 1925–2000 | Poésie concrète | Laut und Luise (1966) |
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Rainer Maria Rilke : le poète autrichien qui a choisi le Valais

Rainer Maria Rilke est sans doute le poète autrichien du XXe siècle le plus universellement reconnu, et il a entretenu avec le Valais un lien profond et documenté que je ne me lasse pas de raconter à mes visiteurs. Né le 4 décembre 1875 à Prague (alors ville de l’Empire austro-hongrois), il passe les cinq dernières années de sa vie dans notre région, au château de Muzot, à Veyras, près de Sierre.
Muzot : le château où naquirent les Élégies de Duino
En juillet 1921, grâce à la générosité de Werner Reinhart, mécène suisse qui lui loue puis lui offre la jouissance du château, Rilke s’installe dans cette tour médiévale surplombant les vignes valaisannes. Ce qu’il accomplit là est vertigineux : en février 1922, en l’espace de quelques semaines d’une fièvre créatrice exceptionnelle, il achève les Élégies de Duino — commencées dix ans plus tôt au château de Duino, en Italie — et rédige simultanément les Sonnets à Orphée, un cycle de cinquante-cinq poèmes.
Dans une lettre à sa traductrice polonaise Witold Hulewicz (datée du 13 novembre 1925), Rilke décrit lui-même les Élégies comme une affirmation de la vie terrestre, une tentative de réconcilier l’humain avec sa condition mortelle. Cette lettre est conservée et publiée — elle est vérifiable.
Je me souviens de ma première visite à Muzot, il y a une dizaine d’années. La tour se dresse toujours dans les vignes, austère et silencieuse. On comprend pourquoi cet homme épuisé, cherchant le calme loin de Berlin et de Paris, a trouvé là quelque chose d’essentiel. Le Valais offre ce que peu de régions peuvent donner : une verticalité absolue, entre la plaine du Rhône et les sommets, qui force l’introspection.
Rilke meurt le 29 décembre 1926 à Valmont, près de Montreux, d’une leucémie diagnostiquée tardivement. Il est enterré dans le cimetière de Raron, en Valais, selon son vœu explicite. Sur sa tombe, il a lui-même choisi l’épitaphe : Rose, oh reiner Widerspruch — « Rose, ô pure contradiction ». Raron est à moins d’une heure de route de notre hôtel en Valais, le Walliserhof, un point de départ idéal pour suivre ses traces.
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Georg Trakl et Hugo von Hofmannsthal : deux voix viennoises essentielles
Deux autres figures incarnent avec éclat la poésie autrichienne de la première moitié du siècle : Georg Trakl et Hugo von Hofmannsthal. Leurs trajectoires, aussi différentes l’une de l’autre que la mélancolie l’est de l’élégance, dessinent ensemble la richesse de la scène littéraire viennoise.
Georg Trakl : l’expressionniste foudroyé
Georg Trakl naît le 3 février 1887 à Salzbourg. Sa poésie est immédiatement reconnaissable : images de déclin, couleurs d’automne et de sang, silences habités par la mort. Pharmacien de formation, il souffre toute sa vie de dépression et de dépendance à divers substances. La Première Guerre mondiale l’anéantit : envoyé comme infirmier militaire à la bataille de Grodek (Galicie) en septembre 1914, il n’a pas les médicaments nécessaires pour soigner des centaines de blessés. Il sombre et meurt le 3 novembre 1914 à Cracovie d’une overdose de cocaïne, à vingt-sept ans.
Son poème Grodek, écrit dans les derniers jours de sa vie, est considéré comme l’un des plus grands poèmes de la Première Guerre mondiale en langue allemande. La langue y atteint une densité visuelle proche de la peinture.
Hugo von Hofmannsthal : la crise du langage
Hugo von Hofmannsthal (1874–1929) représente l’autre face du génie autrichien : brillant, mondain, mais hanté par la question de l’inefficacité du langage. Sa Lettre de Lord Chandos (1902) — texte fondateur de la modernité littéraire — met en scène un aristocrate incapable d’écrire parce que les mots lui semblent avoir perdu tout sens. Ce texte précède de vingt ans les réflexions de Ludwig Wittgenstein sur les limites du langage.
Hofmannsthal est aussi le librettiste de Richard Strauss (Le Chevalier à la rose, Ariane à Naxos) et l’un des fondateurs du Festival de Salzbourg en 1920, institution qui existe toujours et accueille chaque été des centaines de milliers de spectateurs.
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Qui sont les grandes poétesses autrichiennes du XXe siècle ?

Les femmes ont occupé une place centrale — et longtemps sous-estimée — dans la poésie autrichienne du XXe siècle. Deux noms dominent aujourd’hui la reconnaissance internationale : Ingeborg Bachmann et Christine Lavant.
Ingeborg Bachmann (1926–1973)
Née à Klagenfurt, Ingeborg Bachmann est l’une des voix les plus importantes de la littérature de langue allemande de l’après-guerre. Ses deux recueils de poèmes — Die gestundete Zeit (1953) et Anrufung des Großen Bären (1956) — lui valent une reconnaissance immédiate. Elle reçoit le Prix du Groupe 47 en 1953, distinction littéraire allemande alors très influente.
Sa poésie est politique sans jamais être rhétorique. Elle parle de la destruction du langage par la violence, de la difficulté d’être femme dans un monde reconstruit par des hommes. Sa mort à Rome en 1973, dans des circonstances tragiques (brûlures dans un incendie accidentel), renforce la dimension presque mythique de son œuvre.
Christine Lavant (1915–1973)
Christine Lavant, née en Carinthie dans une famille pauvre de neuf enfants, est un cas unique dans la littérature autrichienne. Autodidacte, marquée par la maladie et la pauvreté, elle développe une poésie d’une densité mystique et d’une originalité formelle saisissantes. Son recueil Bettlerschale (Le bol du mendiant, 1956) la révèle au public germanophone.
Elle est aujourd’hui considérée, notamment grâce aux travaux de la Österreichische Nationalbibliothek qui conserve ses archives, comme l’une des voix lyriques les plus singulières du siècle.
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Comment la poésie autrichienne a-t-elle évolué après 1945 ?
Après 1945, la poésie autrichienne opère une rupture radicale avec les formes héritées du symbolisme et de l’expressionnisme. La réponse à l’horreur nazie passe par une déconstruction du langage lui-même.
Le Wiener Gruppe (Groupe de Vienne), actif entre 1954 et 1964, rassemble des poètes comme H.C. Artmann, Konrad Bayer, Gerhard Rühm et Oswald Wiener. Leur approche : expérimenter avec le dialecte viennois, le collage, le texte visuel et la performance. Ce mouvement préfigure de nombreuses avant-gardes internationales des années 1960.
Ernst Jandl (1925–2000) est peut-être le plus accessible de ces expérimentateurs. Son poème schtzngrmm — une série de consonnes imitant le bruit de la mitraillette — est une démonstration magistrale de ce que le son seul peut signifier. Ses lectures publiques attiraient des foules inhabituelles pour un poète.
Voici quelques œuvres incontournables de la seconde moitié du siècle :
- Laut und Luise d’Ernst Jandl (1966) — poésie sonore et visuelle
- In der Strafkolonie de Friederike Mayröcker (collaboratrice et compagne de Jandl)
- Sprachgitter de Paul Celan (1959) — bien que né en Roumanie, Celan est souvent associé à la tradition poétique autrichienne
- Winterreise de Thomas Bernhard (1975) — à la frontière entre poème en prose et récit
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Pourquoi visiter les lieux rilkéens en Valais ?
Visiter les lieux rilkéens en Valais, c’est comprendre pourquoi un poète autrichien du XXe siècle a traversé toute l’Europe pour venir écrire ici. Le Valais n’est pas une destination littéraire au sens touristique ordinaire — c’est un paysage qui pense.
La Fondation Rilke à Sierre propose des expositions permanentes et temporaires sur l’œuvre et la vie du poète. Elle organise aussi des lectures et des rencontres dans le château de Villa, à quelques centaines de mètres de Muzot. Le cimetière de Raron, où Rilke repose, est accessible à pied depuis le village et mérite le détour.
Ce que j’aime particulièrement, c’est que ces lieux ne sont pas muséifiés à l’excès. Le château de Muzot est toujours une propriété privée — on ne le visite pas de l’intérieur, mais on peut s’approcher, sentir les vignes, comprendre l’isolement voulu. C’est une expérience différente de la visite guidée standard.
Si vous envisagez un séjour dans la région pour suivre les traces de Rilke et explorer la culture valaisanne, le Walliserhof est idéalement situé pour rayonner vers Sierre et Raron. Séjourner ici, c’est s’immerger dans le même paysage qui a inspiré les vers les plus célèbres de la poésie de langue allemande.
La région offre aussi, au-delà de Rilke, une richesse culturelle étonnante : le Musée des Beaux-Arts de Sierre, les caves de la commune (le Valais est la première région viticole de Suisse), et les traditions orales d’un canton où le dialecte alémanique côtoie le français depuis des siècles.
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Questions fréquentes
Q : Qui est considéré comme le plus grand poète autrichien du XXe siècle ?
R : Rainer Maria Rilke est généralement cité en premier, notamment pour les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée, achevés en Valais en 1922. Georg Trakl est souvent mentionné comme le second nom incontournable, notamment pour son expressionnisme foudroyant.
Q : Où Rilke est-il enterré ?
R : Rilke est enterré dans le cimetière de Raron, en Valais suisse, conformément à sa propre volonté. Il avait lui-même choisi le lieu et rédigé son épitaphe : Rose, oh reiner Widerspruch (« Rose, ô pure contradiction »).
Q : Peut-on visiter le château de Muzot où Rilke a écrit ses œuvres majeures ?
R : Le château de Muzot à Veyras (Valais) est une propriété privée. On ne visite pas l’intérieur, mais le site est accessible de l’extérieur. La Fondation Rilke à Sierre propose des expositions et des événements autour de l’œuvre du poète.
Q : Ingeborg Bachmann est-elle autrichienne ou allemande ?
R : Ingeborg Bachmann est autrichienne, née à Klagenfurt en 1926. Bien qu’elle ait vécu à Rome, Vienne et Zurich, elle est considérée comme l’une des grandes voix de la littérature autrichienne du XXe siècle.
Q : Quelle est la différence entre la poésie autrichienne et la poésie allemande du XXe siècle ?
R : Les deux traditions partagent la même langue, mais la poésie autrichienne est souvent marquée par la dissolution de l’Empire austro-hongrois, une sensibilité baroque héritée de Vienne, et une relation particulière au dialecte. La poésie allemande de la même période est davantage influencée par le mouvement ouvrier et les avant-gardes berlinoises.
Q : Où trouver des ressources fiables sur la poésie autrichienne du XXe siècle ?
R : La Österreichische Nationalbibliothek (Bibliothèque nationale autrichienne) conserve les archives de nombreux poètes et propose des ressources numériques accessibles en ligne. Le Deutsche Literaturarchiv de Marbach (Allemagne) complète ces sources pour les auteurs de langue allemande.
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Clara Müller — Chargée de communication touristique à Viège, Suisse. Née en Valais, passionnée par les croisements entre culture alpine et littérature européenne, elle partage ses découvertes sur walliserhof.eu depuis plus de dix ans.